2 Extrait

Il y a un homme et je l’aime à en faire toute une histoire.

Je me souviens du jour où on m’a donné de ses nouvelles. C’était quelque chose d’inattendu. Imaginez un matin calme. Vous posez votre sac à main sur le bureau, c’est lundi, un lundi qui suit un agréable dimanche. Un sourire glisse dans le pas de la porte, celui d’une amie, elle est professeur de français.

— Tu sais Éva, hier, nous avons dîné avec les Stanson, on ne les avait pas vus depuis… Ouh un moment déjà ! Bref, mais tu te souviens de ce couple ? Tu fréquentais leurs fils au lycée…

Évidemment, vous ne concevez pas la suite, ce n’est pas votre vie. N’empêche, ça pourrait l’être.

Septembre 1983

C’est un adolescent. Des jambes longues, un cul rond, des jeans bleus. Les santiags claquent le sol, fort. C’est incroyable le bruit que peut faire un garçon qui flotte dans l’espace. La démarche légère, rien de lourd.

Les filles l’observent quand il va. Elles ne sont pas discrètes. Ce sont des louves. Les filles carnassières le suivent des yeux. Les filles avides le dévorent dans leurs projets inavouables. Scrutent cet horizon de cheveux noirs coupés courts. Des panthères à l’affût. Elles hument l’effluve déjà viril. S’apprêtent à livrer combat pour gagner les baisers d’une gazelle distraite. Les lycéennes ne sont pas des enfants de chœur. Qui en doute ?

À cet animal vigoureux je préfère les livres. Et la plume. Il happe mes regards d’enfant et les glisse entre les cordes de sa guitare. Deux d’acier et quatre de nylon. Déjà il est tzigane. Sur les starting-blocks, prêt à partir, mais pas tout de suite, il patiente, ce n’est pas le moment, apprendre un peu d’abord, devenir pourquoi pas journaliste, faire des stages estivaux de musique, aller au conservatoire, goûter quelques filles au passage, comme ça, histoire de vivre.

10 septembre 1983

Je regarde Louis. Les yeux verts, cheveux noirs.

Il a seize ans aujourd’hui. J’aime ses yeux sur moi. Sa main sur mon épaule. Il marche en décalé. Pas qu’il se place à distance, non, en décalé parce qu’il a une manière aérienne de. Aérienne et mâle. Un garçon léger, je vous assure que vous n’en trouvez pas si aisément. Je crois que je le préfère aux livres à partir de ce jour-là. Ses yeux posent des questions. Les yeux posent des questions, mais les siennes sont différentes. Autres. Décalées. Ça traverse un corps sensible des yeux pareils. Ça vous lit et vous décrypte, quelle mise à nue.

Je m’accroche aux livres, mais ils ne m’empêchent pas de rêver de Louis. Je m’accroche aux rêves. Et à la réalité.

Je passe le temps adolescent et les épisodes.

Quand Louis enroule ses bras autour de ma taille ou mes épaules, quand il cherche ma bouche et ne la trouve pas, quand ses doigts jouent sur ma nuque une musique du diable, quand je voudrais, mais je n’ose pas.

Je suis petite.

Quand au cinéma ce serait facile d’accepter qu’il caresse ma gorge, embrasse mes lèvres et goûte ma langue novice en la matière, quand il suffirait de suivre le guide, mais me suis-je une fois laissée porter par une autre intuition que la mienne…

Je suis déterminée. Ce n’est pas le moment. Ou j’ai peur.

Disons-le vrai :

J’ai peur.

Et l’année scolaire défile plus vite qu’on ne croit.

Vous êtes une jeune personne naïve, remplie d’images de prince charmant, carrosse et château, la tête bondée de songes incroyables, improbables, mais qui vous l’a dit, personne, vous imaginez avoir le temps, Louis ne partira pas demain, il sera là cet été, en septembre il essaiera encore de sucer votre cou et d’attraper la bouche, mais comme le temps passe vite, il pense à autre chose, à d’autres aussi, vous êtes si compliquée, ce n’est pas suffisant d’avoir un visage d’ange et un air de poupée, ce n’est pas suffisant…

Septembre encore et encore

C’était hier la Seconde, vous êtes en Terminale, vous décrochez ce bac, Louis aussi, c’est le dernier jour, il faut tout lui révéler avant que, avouer le tendre amour qu’il vous inspire depuis le premier regard vert qui enchaîna votre âme et partant votre corps, mais c’est le dernier jour de lycée, où est-il, vous ne le trouvez pas…

Trop tard ? Il est plus tard qu’on ne le pense.

Il vous reste l’image gravée d’un regard qui rappellera toujours un bout de verre sombre poli par la vague.

Alors vous grandissez. Vous n’avez pas le choix. Vous attrapez un homme jeune beau et fort, qui lui ressemble. Sauf les yeux verts. Sauf la guitare. Sauf que c’est pas lui. Mais vous y croyez comme jamais, vous aimez comme jamais, vous êtes belle pour toujours. C’est ce que vous croyez.

Sauf qu’il est fiancé, bien attaché, bien amarré. Pour réaliser un nœud meilleur, vous défaites celui-ci. Mais il faut du temps, pas grave, vous en avez. Sauf que ça fait mal de vivre dans l’ombre, ça rend méfiante, ça casse, ça brise…

Cependant, au sortir de ses vingt ans, Louis épouse Olivia. J’imagine une fille aux yeux bleus et rieurs. C’est sûr il est heureux.

Dans Les Landes d’Olivia, il s’installe et exerce ce métier si fabuleux pour lequel il est formé et diplômé, le journalisme.

Au cœur de votre vingt-sixième année l’homme qui n’est plus fiancé vous épouse, c’est fou ce que le temps passe vite, entre-temps, ensemble, vous avez acheté des meubles, adopté des chats et des tortues de Floride, vous vous êtes promis un amour solide, une vie construite, c’est fou ce que le temps passe à une allure. C’est merveilleux d’aimer et d’être aimée.

Olivia ne me ressemble pas, j’en suis certaine, l’homme de ma vie ressemble à Louis, on dirait, oui, on dirait…

Sauf les yeux verts.

Sauf la guitare.

Sauf le métier. Agent des Impôts ça ne me fait pas rêver. Il a dit faut bien avoir un gagne-pain. J’ai dit OK pour le cache-misère. Et puis moi. Assistante sociale en milieu scolaire c’est sympa, mais tu vois, dans mes secrets, c’est journaliste que je voulais devenir. Je serai soigneuse alors. J’éteindrai les feux des conflits, je panserai autant que ma force le permettra les bleus des âmes fragiles. Voilà je serai guérisseuse, parfois. Et puis. Je volerai des heures pour écrire. Pas écrire comme quand j’avais quatorze ans avec des tas de mots pour faire joli, non, écrire avec les mots de tout le monde, les mots qui mentent pas, parce que j’ai des choses à dire. Tiens, regarde mon beau mari, je t’ai écrit, c’est dommage que tu ne veuilles pas lire les pages que je t’offre, c’est plein d’amour, je t’assure, c’est dommage que tu dises ces choses terribles du genre, j’ai pas que ça à faire de lire tes trucs qui servent à rien. En douceur, je ferme le tablier du secrétaire, dedans y a mes stylos et mes feuilles, dedans y a des années pendant lesquelles je n’écris pas.

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License

Un homme, sur la photo© 2013 par Aline Tosca et les Éditions Numeriklivres. Tous droits réservés.

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